relativisme et individualisme (deuxième et dernière partie)
Dans la première partie, Raymond Boudon nous a donné quelques arguments pour contrer le relativisme normatif. Il nous fait comprendre aussi la notion d'évolution et de sélection des valeurs dans les sociétés humaines. Les pratiques en vigueur sont souvent confrontées à de nouvelles idées qui jaillissent des esprits créatifs des hommes. Si une nouvelle idée finit par être acceptée par une majorité, si un consensus se dégage, on abandonnera progressivement les vieilles pratiques incompatibles avec ces nouvelles idées. Et donc les principes qui se maintiennent pendant de longues périodes de temps ont de bonnes chances de relever des valeurs universelles, celles qui se rapportent à la dignité de l'homme et à ses intérêts vitaux.
Certains sociologues (Durkheim et Weber en particulier) ont repéré depuis longtemps que ces valeurs servent à la sélection des normes dans l'histoire de l'humanité. Les idées qui correspondent à un progrès vis-à-vis de ces valeurs ont beaucoup de chances de s'imposer à plus ou moins long terme. Elles font partie de la nature humaine ; il faut donc les considérer comme fondamentales et universelles. Une autre preuve de leur existence est le fait que lentement mais sûrement l'homme devient individualiste, au sens qu'il prend une conscience de plus en plus vive de son individualité et de ces valeurs. L'abolition de la peine de mort, la justice équitable, la règle de la majorité, le respect des minorités s'imposent progressivement partout ; il faut du temps mais elles finissent par s'imposer au nom de ces valeurs fondamentales. Les exemples du parlementarisme, du suffrage universel, de la liberté d'expression et de la séparation des pouvoirs donnent des cas d'idées qui s'imposent progressivement au nom de la paix sociale qui ramène indirectement à ces mêmes valeurs.
Les adeptes du relativisme sont donc dans un double problème ; ils font une erreur en niant l'existence de valeurs fondamentales, alors que tout porte à penser qu'elles existent bel et bien, et ils sont en contradiction avec eux-mêmes en vivant eux-mêmes de manière individualiste et selon ces valeurs qu'ils rejettent. Ils font aussi fausse route sur le plan politique et social car en niant le modèle rationnel de l'être humain et en rejetant la légitimité de règles qui s'appliquent à tous, ils incitent implicitement les citoyens à contester toutes les autorités et toutes les lois. Certains responsables politiques le font même explicitement en parlant de désobéissance civique. Ces personnes conduisent les citoyens à un profond désarroi intellectuel, moral et politique, car aucune société ne peut être gérée et aucun individu ne peut gérer sereinement sa longue vie dans de telles conditions individualistes et relativistes à outrance.
Malgré tout, beaucoup de sociologues et philosophes nient l'existence de ces valeurs fondamentales et pensent que les normes, comportements et croyances ne sont que le fait de la socialisation des individus ; c'est le mouvement culturaliste. Cette pensée rejoint celles de Freud, Marx et Nietzsche. Elle remporte un succès considérable dans les sciences humaines, auprès des intellectuels et des gens des médias. Etant très bien relayée par ces derniers, elle remporte aussi un grand succès auprès du grand public. Cette diffusion comporte d'évidentes arrière-pensées politiques et idéologiques.
La promotion par les médias et le côté politiquement correct du relativisme n'expliquent pas tout. Ce succès s'explique aussi par l'apparente facilité à vivre cette doctrine. Ses adeptes s'affranchissent de juger et d'intervenir dans la vie sociale. Ils se lavent les mains de ce qui arrive et gèrent leurs petites affaires dans leur petit coin tant que bien sûr on ne vient pas entraver leur liberté de manœuvre. Plus besoin de chercher à comprendre, d'approfondir un sujet qui fait débat et de prendre une position claire si ce n'est pour se mettre en valeur personnellement. Plus de sens de l'intérêt général et faible sens du collectif, juste assez pour profiter de sa protection quand cela arrange. Position facile à court terme, mais destructrice à long terme de tous les éléments qui font le bonheur sur terre. En effet le « ni Dieu, ni maître » du 20ème siècle a abondamment montré ses limites. Je pense qu'il est plus courageux de juger, de choisir une option, de prendre le risque de se tromper que de dire « chacun fait ce qu'il veut ». Juger, c'est choisir ; choisir, c'est discriminer ; et discriminer est fortement rejeté dans notre démocratie brouillardeuse. Il faut du cran pour ne pas être relativiste.
Je pense que face à cette situation il faut restaurer la réflexion rationnelle face au charme de la communication, l'argumentation face aux émotions et l'approfondissement face au zapping superficiel. C'est le seul moyen de faire comprendre le mauvais relativisme et ses fondements extrêmement discutables ; c'est le seul moyen de mettre en évidence ses conséquences déplorables et d'espérer en sortir. C'est le seul moyen de se donner l'assurance et le courage de ne pas l'être. Je me rends compte que je ne propose pas de pistes bien concrètes pour contrer le relativisme ; mais nous sommes devant un problème individuel que seule la prise de conscience par un nombre toujours plus grand d'individus peut aider à corriger.
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