Journalisme et individualisme
Le métier de journaliste est certainement difficile à exercer. Plus la société repose sur l'information et la communication, plus le traitement de l'information devient périlleux et les métiers
qui le concernent difficiles à exercer. On a maintes fois expliqué qu'il est impossible aux journalistes d'être totalement objectifs et indépendants des pouvoirs. De même, on leur a souvent
reproché les problèmes intrinsèques à tout traitement de l'information, par exemple, l'effet de la répétition d'une information qui entraîne sa banalisation ou sa dramatisation. Le traitement en
temps réel et en continu de l'information a ses bons et ses mauvais côtés. C'est ce qui fait tourner les affaires et c'est ce que le public demande. Je ne reviendrai donc pas sur ces
questions.
Ce qui m'intéresse ici, c'est d'observer le comportement des individus journalistes travaillant au sein de la société individualiste. Par le pouvoir qu'on leur a conféré, à cause
de la fascination du public pour les médias, ils se sont forgé une très haute idée d'eux-mêmes et ils ont une forte tendance à se placer au dessus des lois et de l'éthique. Commençons par
quelques exemples. La précipitation a entraîné récemment l'annonce de la mort de quelqu'un qui n'était pas décédé. C'est une faute morale et professionnelle que de n'avoir pas vérifié ses sources
au préalable. De même, l'occupation de l'antenne à toute force, sans avoir aucune information précise à délivrer, entraîne des erreurs : les mots en appellent d'autres qui finissent par déformer
la réalité. Egalement la couverture de certains sujets horribles entraîne des dérives dans le discours. Je pense au procès Fourniret. Est-il utile de le traiter ? En voulant le couvrir, on est
forcément conduit à donner des détails choquants qui n'apportent rien à personne. N'y avait-il pas seulement à rendre compte de l'avancement du processus, de la peine demandée et des sentences
rendues ? Que peut bien apporter de parler de ce genre d'agissement aux heures de forte audience ?
Il ne s'agit pas seulement de protéger les jeunes oreilles ! C'est que les personnes peu stables, cherchant à se faire connaître à toute force, ne demandent qu'à être abreuvés d'informations de cette nature pour s'en inspirer. Nous vivons dans une société de la communication qui est de plus en plus individualiste au sens que chaque individu cherche son identité, essaie de se différentier, veut exister dans la foule. Pour cela il faut se faire connaître et reconnaître. Cette sensibilité à la notoriété est partagée par nous tous. Que ne ferions-nous pas pour sortir du lot et nous singulariser ? Les uns sont capables d'actes sauvages pour obtenir de la société un signe d'intérêt. D'autres manipulent et jouent sur les cordes sensibles des auditeurs pour faire passer leur message. D'autres, plus amusants, organisent des canulars ou cherchent simplement à être filmés par les caméras des grandes chaînes. Les journalistes connaissent bien ces phénomènes, ainsi que cette sorte d'autorisation à passer à l'acte que provoque le fait de parler d'une déviance dans les médias. Mais ils continuent dans la même veine.
Pourquoi ne font-ils pas marche arrière ? Plusieurs raisons sont avancées. La première est la pression économique qu'ils subissent, idée souvent évoquée dans ces discussions. Nous devons accepter que la compétition peut pousser à la faute, mais cet argument a ses limites. Dans les autres activités, les salariés sont aussi exposés à la concurrence mais ils ne se livrent pas pour autant et aussi souvent à des actes immoraux ou illégaux. La deuxième raison est l'absence de contrôle et de sanctions. Aucune forme de contrôle du métier journalistique ne fonctionne dans les pays démocratiques ; les organismes comme le CSA ou le contrôle par les pairs ont montré leurs limites. Les journalises se justifient aussi en brandissant le droit à l'information du public et la réponse à ses demandes. Ce sont deux arguments fallacieux. D'abord on a vu à de multiples reprises qu'ils ne savent pas ce que pense et veut le public (cf le référendum sur la constitution européenne) ; ensuite nous savons tous qu'ils influent sur les comportements des spectateurs/auditeurs de plus en plus fortement et donc qu'ils engendrent ce qu'ils ont envie d'entendre. Enfin ce fameux droit n'empêche pas le minimum de réserve que la morale collective exige.
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