ce blog fait part de réflexions liées à mes lectures et d'observations sociologiques; il me permet de travailler le thème de l'individualisme contemporain face au développement des technologies (IA), aux enjeux écologiques et à ses questionnements existentiels/spirituels
Journalisme et individualisme (suite et fin)
Tout cela n’est que prétexte pour masquer la vraie raison qui est d’après moi l’énorme gonflement de leur égo. Ils n’en n’ont pas toujours conscience ; ils sont
souvent, comme nous tous, victimes de la société individualiste. Ce qui aggrave leur cas est le fait qu’ils travaillent sous les projecteurs. Les quidams individualistes veulent être reconnus et
aimés, mais les journalistes en veulent beaucoup plus : ils veulent de la notoriété, ils veulent être flattés et adulés. L’égo gonfle sous les feux de la rampe ; être écouté ou vu par
un grand nombre d’individus développe la vanité et l’orgueil. Je souhaiterais qu’ils réalisent qu’ils sont dans une spirale de gonflement de l’égo qui peut conduire à l’explosion de leur identité
ou à la détestation de leur personne par la population.
Faire un bon mot à tout prix, quitte à blesser l’interlocuteur, à dire des insanités ou à désinformer vient de l’idée qu’il faut se faire remarquer comme le plus amusant, le plus rapide et comme celui qui ose, qui n’a pas froid aux yeux. Parler des horreurs d’un procès permet de percer l’écran et de s’imposer dans l’intellect de tous les auditeurs. Tenir tête aux invités, les forcer à dire ce qu’ils ne souhaitent pas, ce soi-disant devoir d’insolence vient de leur volonté de se mettre en valeur aux côtés des personnalités qu’ils interviewent. Je me souviens de l’ambassadeur de Chine qui a dû se mettre en colère à l’antenne pour avoir le droit de finir ses phrases. Ils veulent avoir raison à tout prix faisant preuve d’une arrogance incroyable, même auprès d’experts mondialement reconnus dans leur domaine. L’acharnement médiatique dont a fait l’objet le Président de la République en 2007/2008 est choquant pour beaucoup de français, même ceux qui n’ont pas voté pour lui car c’est porter atteinte à la France que de le ridiculiser. Les journalistes font fi de la morale collective et n’ont de retenue que celle dictée par leur égo surdimensionné.
Cette évolution remonte à une dizaine d’années. J’écoute depuis cette date la radio chaque matin à peu près à la même heure dans ma voiture et j’ai pu noter le changement du ton employé par les interviewers du matin. On est passé de l’accueil et du questionnement d’un invité à la mise en difficulté pour éviter la langue de bois, puis à la déstabilisation systématique, pour en arriver à l’insolence généralisée, à la mise en doute a priori et à la vision négative de tout ce qui est dit. Cette attitude d’irrespect s’est répandue comme une traînée de poudre dans la majorité des médias. Elle permet aux journalistes d’assouvir leur besoin de visibilité, de paillettes et de pouvoir personnel sur le monde qu’ils s’imaginent maîtriser en prenant le dessus sur toutes les personnes qu’ils rencontrent. Malheureusement ils communiquent en même temps dans le public des manières d’être et de parler que les individus lambda ont bien du mal à apprivoiser. N’étant pas eux-mêmes sous les projecteurs, ils en font usage à contre temps dans leur relation de la vie de tous les jours. L’agressivité augmente, les susceptibilités se développent et avec elles, les pensées négatives. Tout cela détériore évidemment les liens sociaux.
On peut se demander comment interrompre ce cercle infernal : les mots violents entraînent des actions agressives qui donnent une ambiance délétère, laquelle ambiance s’impose comme une mode que les médias épousent en adoptant un ton toujours plus irrespectueux des gens et de leur dire. Je souhaiterais que les journalistes reviennent à leur métier de communication au sens étymologique du terme, c’est-à-dire celui de partage d’information avec un vrai souci de la compréhension du message par le récepteur. Il faut porter une attention beaucoup plus grande à ceux à qui on s’adresse ; il faut apprendre à expliquer le pourquoi, le comment ; il faut transmettre les savoirs nécessaires à la compréhension des questions de sociétés. Il y a un besoin énorme d’explication dans notre monde de plus en plus complexe. J’ai eu l’occasion d’aborder ce sujet d’intérêt général dans quelques articles récents. L’art et la manière d’expliquer le plus clairement possible à un large public des sujets non triviaux est un exercice des plus difficiles et des plus cruciaux pour le futur de nos démocraties. Il faut sortir de la seule communication utilitariste qui consiste à faire passer des messages et de la communication spectacle qui amuse la galerie. Je pense que les journalistes doivent repenser leur mission sociétale en se mettant au service de la transmission et du partage de la connaissance avec le plus grand nombre.
Il n’est pas simple d’interrompre cette course à la mise en valeur. Les raisons de fond qui nous ont conduits à la situation actuelle ne peuvent pas être changées facilement : l’évolution individualiste, la place exagérée donnée à l’argent dans les médias, les pouvoirs qui pèsent sur leurs métiers, la griserie des caméras, la fascination de l’image…. Les contrôles et sanctions sont également fort peu opérants. Alors j’en appelle à l’homme ou à la femme qui se cache derrière le journaliste. Laissez-le ou la prendre le dessus, arrêtez de jouer ce personnage odieux qui commence à lasser votre public. Réfléchissez à l’évolution de votre égo qui gonfle dangereusement. Résistez aux effets de mode, soyez vous-mêmes. Pour cela il n’y a qu’un moyen ; isolez-vous régulièrement, quelques jours à la campagne pour vous ressourcer, pour vous regarder dans votre miroir, pour y rencontrer des gens simples qui n’ont que faire de votre notoriété, et pour contempler le vrai monde, la nature, les choses de la vie, qui remettent si bien les idées en place.