ce blog fait part de réflexions liées à mes lectures et d'observations sociologiques; il me permet de travailler le thème de l'individualisme contemporain face au développement des technologies (IA), aux enjeux écologiques et à ses questionnements existentiels/spirituels
Fin de ennui, regrets et questionnements
Et comme si ces regrets n’étaient suffisamment lourds à porter, la société de consommation fait monter en nous des envies et ne nous donne pas les moyens de les assouvir. Comment ne pas être un
frustré de la vie ? L’abondance de toutes choses est difficile à gérer : celui qui a les moyens de les posséder se lasse et s’ennuie, celui qui n’a pas les moyens
cherche à ne pas se singulariser comme celui qui est incapable d'acquérir. Il ne comprend pas pourquoi tel nouvel objet lui serait inaccessible alors que d'autres peuvent l'acheter. D'où une
frustration croissante, pénible à supporter tout au long de la vie, qui s'exprime par des relations agressives avec les autres, avec son conjoint, avec soi-même, parfois à l'origine de
comportements déviants ou délinquants. Les jalousies augmentent d’autant plus que tout se sait et qu’aucun repère ne nous aide à expliquer les différences. Elles deviennent alors des
inégalités inacceptables. A force de ne médiatiser que les succès tape-à-l’œil ou les catastrophes et les injustices, vivre une vie ordinaire devient un calvaire ; n’être ni
connu, ni original, ni consommateur comblé, ni victime réclamant ses droits est une grande frustration.
Arrivé à l’âge adulte, nous passons une bonne part de notre énergie à gérer nos regrets et nos frustrations, à essayer de les oublier, à repousser à plus tard le moment où il faudra faire les comptes. Et si l’on essayait d’apprendre à n’avoir pas de regrets ni de frustrations ? On éviterait bien des difficultés en prenant le mal à la racine. La réflexion à tête reposée est la seule recette connue. Prendre du recul. Envisager les possibilités, estimer l’intérêt immédiat de chacune, leurs conséquences futures, leur impact sur soi et sur son entourage. Se décider en connaissance de cause. Se dire qu’une décision prise est toujours un acte difficile, qu’il est possible de se tromper, mais qu’il vaut toujours mieux décider quelque chose plutôt que se laisser entraîner par le flux de la vie. Enfin et surtout méditer la phrase de Lao Tseu « Celui qui sait se contenter sera toujours content. » C’est l’apanage de l’Homme sage et libre. Mais pour réfléchir et méditer, il faut accepter de poser les crayons et de sortir de l’activisme, du papillonnage et du zapping relationnel. Nous voila revenus au point de départ ! Le seul moyen de sortir de la boucle est d’apprendre à s’ennuyer un peu ; le « un peu » fait la différence : il faut s’ennuyer à petite dose, juste assez pour se relaxer, mais pas assez pour se sentir abandonné. Première étape : adopter des activités personnelles sans relation avec autrui, comme la lecture, l’écriture, le bricolage, la marche à pied en solo. Deuxième étape : penser à soi, aux relations que nous avons avec le monde, sans s’apitoyer ni se glorifier, comme un examen de conscience solitaire. Troisième étape : méditer, laisser son esprit vagabonder, entrouvrir la porte aux questions existentielles. En silence, pour se confronter progressivement de plus en plus frontalement à sa solitude. Suffisamment longtemps, pour prendre de la distance avec ses angoisses existentielles et reprendre l’habitude de gérer sa vie.
Nous sommes des individualistes du vingt et unième siècle, réflexifs, centrés sur nous-mêmes, en relations multiples, mais seuls face à nos choix. Il faut se préparer à ces questions toujours plus nombreuses que la vie moderne nous pose : rien n’est acquis, tout est questionnable, plus rien n’est vraiment sûr, tout est douteux et relatif. Nos bons vieux repères fournis par les traditions, la morale et la religion avaient l’avantage de nous apporter les réponses sur un plateau ; ils ont été mis au rebut. A nous de nous débrouiller seuls pour trouver par nous-mêmes et en nous-mêmes des réponses, plus ou moins satisfaisantes et provisoires ! Il est urgent d’apprendre à s’ennuyer car un peu d’ennui permet de maîtriser le court du temps et de regarder ces questions qui se présentent, non pas comme des monstres à éviter, mais simplement comme des épreuves normales de la vie. Et avec la durée de vie qui s’allonge, c’est un apprentissage qui prend de l’importance !
Louveciennes, Mai 2008