ce blog fait part de réflexions liées à mes lectures et d'observations sociologiques; il me permet de travailler le thème de l'individualisme contemporain face au développement des technologies (IA), aux enjeux écologiques et à ses questionnements existentiels/spirituels
relativisme et individualisme (première partie)
Je viens de lire l'excellent Que-sais-je ? de Raymond Boudon sur le relativisme (Le relativisme, Que-sais-je?, Paris, 2008). Ce sujet m'intéresse depuis longtemps et ce petit livre m'a permis de mettre quelques idées en ordre. Il y a derrière cette notion de relativisme une grande confusion. Lorsque l'on parle de relativiser dans le but d'être tolérant et pour respecter autrui, en particulier l'étranger qui a des modes de vie différents des nôtres, le relativisme est une idée positive. Lorsque l'on relativise la gravité d'un malheur ou d'un problème par rapport à ceux des plus déshérités, là aussi, on est dans le positif. Lorsqu'on relativise au point de dire que tous les comportements se valent et qu'on ne peut juger de rien, on en vient à nier l'existence de valeurs fondamentales et universelles ; on touche alors à l'égalitarisme. C'est cette dérive dangereuse que pointe R. Boudon en faisant la distinction entre le bon et le mauvais relativisme. Il a le mérite de dire les choses clairement en utilisant un vocabulaire sans ambigüité : le relativisme normatif est mauvais.
Ce mauvais relativisme a plusieurs relations avec l'individualisme. Entre le « chacun pour soi » de l'individualiste et le « chacun fait ce qu'il veut » du relativiste, il y a de forts liens. On entend souvent l'expression « chacun fait ce qu'il veut », sous-entendant que le fait de ne pas déranger les autres est suffisant pour justifier toutes sortes de comportements et d'idées. « Chacun pour soi » entraîne « chacun fait ce qu'il veut » car sous couvert de donner de la liberté à l'autre, c'est en fait à lui-même que l'individualiste cherche à en donner : il rejette les contraintes ou gênes que des règles ou d'autres personnes pourraient lui apporter. « Chacun fait ce qu'il veut » justifie les attitudes individualistes, au sens égocentrique du terme, qui conduisent à cultiver son indépendance et à se désintéresser des autres. « Chacun fait ce qu'il veut » est une manière pratique de ne pas se préoccuper de l'autre et de ne pas se poser de questions d'ordre général ou collectif. C'est cette logique qui fait que personne ne dit haut et fort ce que tout le monde pense tout bas. Témoin d'un acte d'incivilité dans la rue ou de comportements déviants, bien des gens passent leur chemin en se réfugiant derrière « chacun fait ce qu'il veut ; tant que l'auteur de l'acte n'enfreint pas la loi et ne me dérange pas trop ! ». Malheureusement, cette attitude débouche inévitablement sur une autre, plus grave, qui fait qu'aucun jugement de valeur n'est plus réalisé sur aucun sujet, ou que chaque individu se construit sa propre morale personnelle.
J'espère que vous serez d'accord avec moi pour dire que ce mauvais relativisme est à combattre parce qu'il conduit à la perte de repères, à l'indifférence générale et à exacerber les rapports de forces. Puisque chacun cherche à repousser les limites pour gagner en liberté, les conflits de territoires se multiplient. Et puisqu'aucun critère ne permet d'arbitrer facilement, c'est la force (physique, politique, médiatique) qui aura souvent le dernier mot. Voici quelques arguments que j'emprunte à R. Boudon pour nous aider à discréditer le mauvais relativisme :
- il est faux de croire que les normes sociales ou morales reposent sur du vide, qu'elles sont simplement arbitraires. Leur diversité et le petit nombre de principes auxquels elles ramènent
prouvent qu'elles ne sortent pas de nulle part.
- des principes peuvent avoir une valeur réelle sans être pour autant démontrés « scientifiquement » ; un consensus forgé au fil du temps valide des principes partagés ; par ailleurs les vérités
scientifiques comportent aussi leur part de « croyance ».
- des principes qui s'appuient sur des raisons perçues comme valables par la majorité d'une population s'expliquent rationnellement et se justifient très bien.
- il existe des critères d'appréciation communs à tous les êtres humains : ce sont ceux qui relèvent de leur sens de leur dignité d'homme ou de femme, et de leurs intérêts vitaux.
- ces principes sont universels ; il faut apprendre à les distinguer de tous ceux qui ne sont que singuliers. Par exemple, la politesse s'exprime par des signes bien spécifiques à chaque culture,
mais ces signes ramènent à un même principe, celui du respect de l'autre.
- on peut comprendre l'autre sans pour autant approuver une pratique. Dans certains pays, on coupait la main des voleurs que l'on prenait ; on peut comprendre les raisons de cette pratique dans
un temps et en un lieu particuliers, sans pour autant l'approuver, et en jugeant qu'elle est beaucoup trop cruelle et qu'une sanction plus douce peut être tout aussi efficace.