Par B. Dufay
Intégration et individualisme (suite et fin)
Dans la première partie, j'ai proposé l'idée que l'intégration est rendue difficile par l'individualisme. Pas tellement par un "chacun pour soi" plus généralisé et intense, mais par le côté pluriel
que les identités des uns et des autres ont revêtu et par la visibilité que chacun donne à ses particularités, comme autant de demandes de reconnaissance et sans intention d'en
gommer les facettes qui peuvent surprendre. Ceci étant vrai pour les immigrés et pour ceux qui doivent les accueillir.
Certains se lamentent en pensant que la société se réduira au plus petit dénominateur commun entre tous, qu'elle deviendra une juxtaposition d'éléments sans réelles relations entre eux, qu'elle
verra le règne des communautés repliées sur elles-mêmes. On pourrait voir aller vers une tolérance de l'autre et des échanges entre les individus limités au
strict minimum et nécessaire, à savoir les intérêts commerciaux qui permettent l'accroissement de la richesse de tous.
Je ne suis pas de cet avis car je considère que nous sommes dans une transition sociologique. Le regard porté sur ces questions est celui d'adultes ayant de la peine à franchir le
basculement des années 1980, qui se caratérise par un individualisme de recherche d'individualité et d'identité. Les jeunes qui arrivent aux postes de responsabilités ont une vue
différente et sauront mettre en place de nouvelles manières de vivre ensemble. Je suis optimiste, mais je crois qu'une mauvaise politique peut retarder cette évolution positive et complique les
difficultés d'intégration.
Ce que j'appelle mauvaise politique est de se contenter de faire de la discrimination positive sans chercher à reconnaître les difficultés à accepter l'immigration et les changements apportés
par l'arrivée de cultures jusque-là inconnues. Je pense que l'on braque les personnes, on les pousse à se radicaliser à force de communiquer des messages lénifiants de type :
«Faites des efforts pour être plus accueillants, faites de la place aux autres qui arrivent chez vous. Le brassage culturel est quelque chose de merveilleux qui ne peut qu'être positif.» A vouloir
trop bien faire et à nier les difficultés, on avance plus lentement encore dans le processus d'intégration. On en vient à culpabiliser les uns et à victimiser les autres. C'est oublier que
l'individualiste accueillant a besoin aussi d'être reconnu. Il vaudrait nettement mieux équilibrer les discours : chaque fois qu'un idéaliste s'exprime pour vanter les bienfaits de la
diversité, il faut faire parler un réaliste qui évoquera une difficulté. Il n'y a rien d'évident à vivre un changement quel qu'il soit et on voudrait que celui provoqué par l'immigration
se réalise sur une très courte période de temps. En une génération, la population majoritaire de certains quartiers a changé de couleur ; une nouvelle religion, l'islam, a fait son apparition ; des
noms difficiles à prononcer se répandent ; des comportements nouveaux apparaissent. Cette évolution rapide est dure à vivre, surtout pour les plus âgés et pour ceux qui ont des difficultés
matérielles : pourquoi favoriser les immigrés et les aider à se faire une place au soleil (matérielle et identitaire) alors que des souffrances continuent à exister sous notre toit ? On doit
chercher à comprendre la déstabilisation que ces changements entraînent au lieu de les nier. On doit expliquer ce qui se passe; on doit accompagner ces personnes plutôt que de les caricaturer
sous les traits de rétrogrades ou même de racistes.
Malheureusement les personnels des médias et les intellectuels, tous issus de milieux assez homogènes, ont du mal à percevoir ce malaise. Ils sont tous des idéalistes ; ils considèrent ces
changements comme accomplis, les idées de diversité comme évidentes, la discrimination positive comme naturelle. Leur évolution intellectuelle n'est pas celle de Monsieur Tout-le-monde.
Ils feraient mieux de se pencher sur l'intégration avec un double éclairage, celui de l'immigré et celui de l'accueillant, et de demander autant d'efforts d'intégration aux migrants qui arrivent
que d'efforts d'adaptation aux personnes déstabilisées par l'immigration. Mettre de l'objectivité et de l'honnêteté intellectuelle dans ce débat éviterait la radicalisation. Il faut éviter
l'affrontement des uns avec les autres. Accueillis et accueillants, gens de gauche contre gens de droite, idéalistes face aux réalistes... Je le répète : tout le monde a raison. Il faut éviter les
discours culpabilisant et victimisant desquels il est si difficile de sortir indemne. En comprenant les différences de points de vue, en éclairant le débat du contexte individualiste, on peut créer
des passerelles et commencer à progresser vers la discussion apaisée, préliminaire indispensable à un vivre ensemble de meilleure qualité.