poursuivons notre cinquième livre
son sujet est le vivre ensemble
Le paradoxe est que
- nous avons besoin de bonnes relations avec les autres pour être heureux,
- et nous avons de plus en plus de mal à vivre ensemble.
Les premières explications qui nous viennent en tête sont liées à l’urbanisation, aux difficultés économiques et à l’insécurité, ou bien en prenant un peu de hauteur, à l’acculturation et à
la mondialisation. Autant de phénomènes qui jouent un rôle important et qui sont très régulièrement commentés. Je préfère m’intéresser aux autres explications, celles qui dépendent plus directement de nous et dont on parle moins souvent. Notre individualisme, tout le monde le constate, joue un rôle dans cette difficulté à vivre ensemble. Il nous rend moins solidaires de nos congénères ; nous ne nous soucions des autres que si nous y voyons un intérêt ou si nous y sommes contraints. C’est incontestable, mais un peu court pour expliquer les agressions verbales ou physiques qui se répandent un peu partout. Mettre en cause l’individualisme en bloc me semble simpliste et n’est pas cohérent avec les comportements généreux et les liens multiples que l’on observe par ailleurs. Je pense qu’il faut plutôt regarder les moyens par lesquels nous cherchons à nous individualiser, la manière avec laquelle nous affirmons notre identité à l’occasion des relations tendues qui ne manquent pas d’arriver dans toute vie en société.
Le dominant, celui qui cherche à l’être ou qui pense avoir un droit à l’être, veut faire valoir sa vérité et tous ses droits : il veut s’imposer et le faire savoir autour de lui. Le dominé, celui qui se sent ou qui est mis en position d’infériorité, prend tous les prétextes pour se montrer sous les traits d’une victime : il se sent insuffisamment respecté et essaie de le faire savoir pour tenter de reprendre le dessus. Le dominant et le dominé cherchent à tirer le maximum de profit de leur situation par tous les moyens, et en particulier en employant l’amplification de
la communication. Affirmer son existence avec force et chercher à tirer son épingle du jeu sont deux attitudes bien normales, mais si les protagonistes ne parviennent plus à dialoguer et à entrer en négociation, ils finissent par se braquer et enclenchent une escalade conduisant à
la violence.
Notre individualisme hypersensible nous conduit à vivre les problèmes de relation avec les autres avec une excessive intensité. Nous ne supportons pas les autres, nous n’aimons pas qu’ils nous dérangent et qu’ils soient différents de nous. Plus nous sommes intolérants et susceptibles, et plus nous incitons les autres à s’ancrer dans ce qui nous déplait et à devenir intolérants et susceptibles eux-mêmes. Ce cercle est effrayant. Les psychologues l’ont repéré depuis longtemps : l’être humain a tendance à se conformer à l’image que l’on a de lui et qu’on lui renvoie. C’est la raison principale de la contagion des attitudes anti-sociales. Ce sont donc les facettes négatives de l’individualisme qui mettent nos nerfs à fleur de peau et qui détruisent toutes chances de vivre en collectivité de manière harmonieuse.